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lundi 8 juillet 2013

Erbarme dich, mein Gott

Un extrait de la Passion selon St Matthieu de Bach, sans doute l'une des plus belles manifestations de musique dite sacrée.

Cet air conclue l'une des premières scènes de la seconde partie de la Passion, lors de laquelle, par trois fois, Pierre renie Jésus pour sauver sa vie et s'en repend en entendant le chant du coq, alors qu'il se remémore la prophétie de l'homme que l'on va crucifier : « avant le lever du soleil, Pierre, tu m'auras trahi trois fois ».

La partie chantée peut se traduire ainsi :

« Aie pitié, mon dieu, au nom de mes larmes
Vois ici, un cœur et des yeux pleurent amèrement devant toi. »


Voici ce que donne la rencontre entre un texte poignant et un immense compositeur :

lundi 4 mars 2013

Turquoises


La nuit phosphorescente en sa pâle vigueur,
Froides constellations au printemps chimérique,
Tisse sa toile éclose embaumée de splendeur
Comme un corail d'argent sur la voûte pudique.

Les parfums chatoyants d'une forêt en pleurs
Que l'aube satinée couvre d'un voile vide
Efface le miroir du linteau de douleur
Percé du souvenir des étoiles livides.

Quand le soir si souvent dans le silence heureux
Verse son horizon comme une source frêle,
Mon cœur, léger navire aux mâts aventureux,

Nage vers un couchant aux flammes irréelles,
Échos luminescents d'un vase transparent
Aux parois réfléchies sur un fil de diamant.


lundi 14 janvier 2013

Le mont de Vénus


Si je devais un jour me voir errer sans cesse,
Damné comme un fantôme hantant un être cher,
Ce serait sur un mont qu'une pâle déesse
Rendit plus envoûtant que le chant de la mer.

Ce n'est qu'un sobre écrin pour un beau diadème,
Une toison lascive offerte pour serment,
La parure feutrée qu'en un vibrant poème
Le chat laisse ondoyer sur ses flancs nonchalants.

Venusberg langoureux, étoffe de luxure,
Ce drap mystérieux habillant un secret
Plus charnel et troublant que la froide imposture

Des bijoux arrogants chatoyant à regret,
Réveille les instincts de nos âmes blasées,
Pourvu que l’effrontée ne finisse rasée...!

mardi 4 septembre 2012

La complainte du string


L'intime est paradoxe et ma vie le confirme,
Car si l'homme souvent jalouse la faveur
Que les belles me font de connaître leur "cœur",
Je me vois néanmoins, ainsi qu'un pauvre infirme,

Écarté tout au loin pour n’être qu'un gêneur,
Quand mon rival enfin trouve la voie magique.
Oui telle est mon issue, ma destinée tragique,
Moi, qui de confident, compagnon du bonheur,

Passe sans le comprendre au statut d’hérétique,
Simple hymen dérisoire et rempart narcissique.
N'enviez pas mon sort! Ce n'est que le fardeau

De celui qui ne fut que papier-cadeau,
Le déchu qui, chanceux et favori commence,
Et "meilleur ami gay" conclut son existence...

Le "fil" de l’amitié

jeudi 30 août 2012

Le sonnet du soutien-gorge


À l’ombre des regards de la tentation,
Moi, le garde des sceaux des vases de tendresse,
Je préside un royaume aux arches de souplesse
Qui enchaîne l’esprit à son addiction :

Il n’est pas à ce jour de culte plus sauvage
Que l'adoration de mes charmants gémeaux,
Et les mâles désirs subissant leur servage
Changent les plus grands rois en parfaits animaux.

Je forme un vaste trône, un écrin de porphyre,
Une alcôve abritant les plus profonds secrets,
Et mes balancements, comme ceux d’un navire,

Font naître dans les cœurs les échos d’un regret
De voir ces deux tyrans passer comme un mirage,
Sans avoir pu leur rendre un caressant hommage…


La muse moderne...

vendredi 25 mai 2012

Rachmaninov – Concerto pour piano numéro deux (Premier mouvement)

La célèbre pianiste Hélène Grimaud (la soliste dans la vidéo ci-dessous) déclare voir dans les premières mesures de ce puissant et redoutable chef-d’œuvre l'expression d'un accouchement douloureux (ceci est particulièrement évident avec les tout premiers accords saccadés du piano) après une longue période de silence/gestation.

La composition de ce concerto marquerait ainsi pour Rachmaninov une forme de renaissance, une libération (symbolisée par l’entrée de l'orchestre), l’achèvement d'une ère personnelle marquée par le doute, la résignation, et le manque d'inspiration.

Force est de constater que ce torrent passionné qui se libère soudain est l'un des meilleurs témoignages du génie du compositeur russe, et je crois d'ailleurs préférer ce concerto au numéro trois, pourtant plus populaire.

A mon sens le style d’Hélène Grimaud, malgré ses qualités techniques indéniables, est un peu trop intellectuel et retenu dans cette vidéo. Je préfère les versions dans lesquelles le pianiste fait mieux ressentir ce jaillissement incontrôlé, impétueux, comme un fleuve faisant sauter un barrage, ou une cascade explosant en feu d'artifice sonore...

mercredi 23 mai 2012

Trémois


La première fois que j’ai vu une œuvre de Trémois, ce devait être enfant chez des amis de mes parents. Au dessus de la cheminée massive trônait une imposante gravure montrant d’un côté une tête de femme, fort belle, avec un aigle, et de l’autre un crâne éclaté par une flèche, comme si le regard de la jeune femme à la fascinante et venimeuse beauté avait lancé la flèche. Je ne comprenais rien à ce que je voyais, mais je me souviens avoir été, malgré mon jeune âge, pétrifié (du moins autant que peut l’être un morveux de six ans) par cette représentation ésotérique.

J’ai alors fait le rapprochement avec la reproduction d’une autre gravure que mes parents conservaient dans leur appartement. Celle-ci représentait un homme nu, replié sur lui-même, comme un fœtus adulte, entouré de symboles mystérieux. Cela s’appelait « Jeune homme de l’Apocalypse ». C’était la même pâte, c’était le même artiste, et son nom était « Trémois ».

Pierre-Yves Trémois est maintenant un vénérable membre de l’Académie des beaux-arts. Je ne l’ai jamais rencontré, bien qu’il soit encore en vie, et je le regrette beaucoup (et ce n’est pas le fait que j’habite maintenant aux Etats-Unis qui arrangera cela…), aussi ne puis-je écrire grand-chose à son sujet, si ce n’est que dans chacune de ses œuvres son trait fin, agile, flamboyant, racé, provoquant, poétique, violent, fuselé, me fascine encore et toujours, comme si à chaque fois je le redécouvrais.

Les quelques exemples ci-dessous peuvent donner une idée du talent du maître :






Ici un site consacré à ses œuvres.

lundi 21 mai 2012

Baudelaire et Madame Sabatier

Apollonie Sabatier (1822-1890) était sans doute l’une des femmes les plus remarquables de son temps, non pas tant du fait d’un talent particulier, mais plutôt par sa capacité à réunir autour d’elle quelques uns des grands noms de la littérature du dix-neuvième siècle. Cette femme à l’esprit pétillant avait en effet pour habitude de tenir salon, plus exactement en organisant des dîners à son domicile parisien, où se rencontraient des écrivains de légende comme Flaubert, Gautier, Baudelaire (ce dernier se faisant notamment remarquer, lors de ces séances, par sa propension à prendre immédiatement le contre-pied des opinions les plus arrêtées sur un sujet en rapport avec la littérature… on raconte ainsi qu'un soir, pour avoir mis Shakespeare plus bas que terre, il fut en quelque sorte remis à sa place par quelque spécialiste du génial dramaturge anglais).

Il est permis de penser que beaucoup parmi les estimables mâles qui honoraient l’envoûtante Apollonie (de leurs visites, hein !… Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !) caressaient en réalité l’idée de tisser des liens bien plus intimes avec celle que l’on nommait « la présidente ». Elle a ainsi inspiré à Flaubert et à Théophile Gautier des textes pour le moins explicites, et il faut avouer que la célèbre sculpture de Clésinger, « femme piquée par un serpent », actuellement exposée au musée d’Orsay, et dont elle fut le modèle, donne une idée assez précise de ses charmes langoureux…

Prière de ne pas toucher... merci!

Baudelaire, en revanche, éprouvait des sentiments d’un tout autre ordre pour la belle Apolonnie, car au contraire de ses éminents confrères, il voyait en sa charmante hôtesse un ange désincarné, une image de la perfection loin de toute tentation érotique, ce qui rappelle quelque peu le lien qui unissait les auteurs de romans courtois, au Moyen-Age, à leurs inspiratrices.

Madame Sabatier fut ainsi l’une des muses de Baudelaire pour quelques uns des plus beaux poèmes des « Fleurs du Mal », mais à la différence de sa maîtresse Jeanne Duval qui lui permit de composer des pièces à l’érotisme latent (« Les bijoux », « La chevelure »…), la présidente fut à l’origine de certains de ses textes que l’on pourrait qualifier de mystiques. Dans ceux-ci, Baudelaire dresse le portrait de ce que pourrait être la Femme, éternelle, presque déifiée. Une proche parente de la Vierge Marie en quelque sorte. Ces poèmes s’appuient sur le thème du remord car le poète, en songeant à sa médiocrité (tout est relatif hein, nous parlons de Baudelaire quand même !), à l’aspect trop terre-à-terre de ses actions et de ses pensées,  sent qu'il s’éloigne dès lors d'un idéal, incarné par Apolonnie Sabatier.

Car Baudelaire est véritablement l’écrivain de la dualité : attiré à la fois par le sublime et le fangeux, la spiritualité et la sensualité, il ne peut vivre l'un de ces aspects de la vie sans songer à l'autre (tout comme le Tannhäuser de Wagner au passage). De ce fait, il n'est guère étonnant qu'il ait choisi le titre "les Fleurs du Mal" pour son oeuvre maîtresse...

La présidente représente ainsi pour le poète cette femme qui l’oblige, par la grâce et la majesté de sa personne, à s’élever pour être digne de sa muse. C’est un trait que nous sommes beaucoup à partager avec le génial poète : lorsque nous aimons un être d’une façon pleine, pure dirais-je même, nous ne pouvons nous empêcher de souhaiter accomplir les actions les plus nobles en son nom, et la perspective que cette personne pourrait nous surprendre dans une action considérée comme vile ou basse (je me souviens par exemple de la fois où je songeai à Sœur Jessica en cherchant désespérément des photos en porte-jarretelles de notre nouveau président, j’ai soudainement eu honte … non en fait je n’ai pas d’exemple précis) nous remplit d’un sentiment de dégoût envers nous-mêmes.

Mais trêve de bavardage, ces quelques exemples de poèmes de Baudelaire inspirés par la fascinante Apolonnie exprimeront mieux ce que je veux dire :


L'Aube spirituelle


Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille
Entre en société de l'Idéal rongeur,
Par l'opération d'un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille.

Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur,
Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, Etre lucide et pur,

Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
À mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Ame resplendissante, à l'immortel soleil!



Réversibilité


Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
Ange plein de bonté connaissez-vous la haine?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avide!
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!


Semper eadem


«D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu?»
— Quand notre coeur a fait une fois sa vendange
Vivre est un mal. C'est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse!
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie!
Bouche au rire enfantin! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe
Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!



Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire



Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,

Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,

À la très belle, à la très bonne, à la très chère,

Dont le regard divin t'a soudain refleuri?


— Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges:

Rien ne vaut la douceur de son autorité

Sa chair spirituelle a le parfum des Anges

Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.


Que ce soit dans la nuit et dans la solitude

Que ce soit dans la rue et dans la multitude

Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.


Parfois il parle et dit: «Je suis belle, et j'ordonne

Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau;

Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.»




Pour la petite histoire, lors du procès des « Fleurs du Mal », Madame Sabatier a cru bon de consoler l’auteur du recueil maudit en se donnant charnellement à lui.

Baudelaire lui envoya une lettre de rupture peu après…


mardi 3 avril 2012

« Siegfried Idyll » de Richard Wagner


Un morceau de musique pour changer, en attendant un article plus long, sur un tout autre sujet.

Pour la petite histoire, cette pièce orchestrale est en réalité un cadeau de Wagner à sa femme, Cosima, la fille de Franz Liszt. Il fit jouer la Siegfried Idyll par un orchestre installé dans l'escalier de sa demeure (je pourrais presque entendre cette mauvaise langue de Debussy déclarer que Wagner est ainsi en quelque sorte celui qui annonce la musique d'ascenseur...), le jour de noël de l’année 18.. (j'ai la flemme de vérifier), car il se trouve justement que Cosima était née le même jour que le petit Jésus, à quelques années près, je vous l'accorde (ce qui est assez moyen quand on aime les cadeaux, soit dit en passant...).

Le thème principal est tiré de l’opéra “Siegfried” du même compositeur, l'une des parties de son monumental cycle dénommé “le Ring” ou “l'anneau du Nibelung”, et plus précisément du final de l'acte III, lors de la grande scène d'amour entre Brünnhilde et Siegfried.

Je mets cet article dans la catégorie “le coin des poètes”, car il s'agit de l'un des morceaux les plus poétiques que je connaisse. Il peut évoquer, selon l'auditeur, un soir particulièrement paisible au bord d'un lac dont la surface immobile réfléchirait la lumière pure et cristalline de la lune (applaudissements et « Oh ! » d'admiration sont de rigueur).

Ainsi mesdemoiselles mesdames, si un jour l'homme de votre vie vous dédie un tel chef-d’œuvre, et dirige tout un orchestre dans l'escalier de votre domicile pour le jouer (en appartement cela risque d’être un peu plus compliqué ceci dit...) vous saurez que vous aurez mis la main sur une perle rare !




mercredi 5 octobre 2011

"Une Charogne" de Baudelaire

Ce poème est sans doute l'un des meilleurs exemples du génie provocateur du sieur Charlot (je rappelle que nous sommes intimes) lorsque celui-ci décide de s'attaquer à un sujet jugé infâme, gage assuré de condamnation par la bourgeoisie de son temps (Il faut en effet préciser qu'à cette époque les artistes s'estimaient quelque peu frustrés lorsqu'ils ne parvenaient pas à choquer Monsieur Prudhomme, et l'ire du pauvre sot constituait de la sorte le brevet de sulfureuse infréquentabilité (bonjour les néologismes) du quidam qui se faisait ainsi une joie de rejoindre les rangs des Courbet, Flaubert, Lautréamont et autres géniaux et flamboyants indésirables. A noter que ce sport est toujours pratiqué de nos jours, si ce n'est que notre fier bourgeois moderne, jurant qu'on ne l'y reprendra plus, s'extasie devant la moindre bouse œuvre qui lui est présentée, attitude lui permettant ainsi de masquer son incompréhension et de faire comme s'il faisait partie du cénacle de l'escroc artiste. Mais refermons cette parenthèse sans grand intérêt (une de plus (et tiens, encore des parenthèses inutiles (tu me suis toujours, au fait, ami lecteur?)...)!) et revenons à notre sujet : )

C'est ainsi que l'une des révolutions littéraires apportées par notre cher amoureux des chats est l'utilisation de thèmes que l'on considérait jusqu'alors comme étant aux antipodes de la poésie traditionnelle avec les fleurs et les petits oiseaux dans les feuilles d'automne, car pour Baudelaire il n'y a pas de sujet noble ou indigne, il n'y a que le génie de l'artiste.

Force est de constater que cette idée de marier le sublime et l’infâme a fait école, puisqu'on ne compte plus les disciples de Charlot qui ont suivi cette voie. On peut bien entendu évoquer Rimbaud et ses images étonnantes, comme les fameuses “morves d'azur” du Bateau Ivre.

Dans le texte qui nous occupe ici, le poète décrit de manière “crue” un cadavre (vraisemblablement celui d'un gros animal) déjà rongé par les asticots, et comble de la provocation, compare la femme à qui il s'adresse à cette pourriture, car, lui rappelle-t-il, elle aussi, un jour, sera un cadavre rongé par les vers et gonflé de gaz.

Sujet particulièrement bien choisi, donc, pour un blog nauséabond...

Et pourtant il s'agit d'un poème d'amour... comme seul Baudelaire pouvait en composer, dans lequel il mêle le thème de la passion à celui de la mort qui saccage les plus majestueuses beautés. La camarde toutefois ne triomphe pas de tout, et ne peut effacer le souvenir éternel de l'amour pour un corps physique qui n'est plus que débris répugnants, et c'est là le message de la superbe strophe finale...

A propos de cette dernière strophe, une curiosité qui intéressera nos amis linguistes : Baudelaire, poète révolutionnaire pour ses sujets, était au contraire farouchement traditionnel au niveau de la forme. C'est ainsi qu'il respectait scrupuleusement les règles de la versification classique, comme l'alternance des rimes masculines et féminines (ces dernières s'achevant sur un “e” muet). Ainsi dans ce poème, la dernière rime doit être masculine, car elle répond à “baisers”, et ne peut de ce fait comporter de “e” muet. Or le mot “amour” a pour particularité d’être masculin au singulier et féminin au pluriel (tout comme “orgue” et “délice”). J'ignore si cette règle existait déjà du temps de Baudelaire, mais si c’était le cas, il apparaît que notre cher poète a dû
sacrifier la grammaire pour parfaire la forme... Étonnant, non ?


Une Charogne

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux:
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés!

Charles Baudelaire

dimanche 11 septembre 2011

"Le parapluie" de Brassens

Magnifique poème en chanson du grand Georges...

Il pleuvait fort sur la grand-route
Ell' cheminait sans parapluie
J'en avais un, volé, sans doute
Le matin même à un ami
Courant alors à sa rescousse
Je lui propose un peu d'abri
En séchant l'eau de sa frimousse
D'un air très doux, ell' m'a dit " oui "

Un p'tit coin d'parapluie
Contre un coin d'paradis
Elle avait quelque chos' d'un ange
Un p'tit coin d'paradis
Contre un coin d'parapluie
Je n'perdais pas au chang', pardi

Chemin faisant, que ce fut tendre
D'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre
Sur le toit de mon parapluie
J'aurais voulu, comme au déluge
Voir sans arrêt tomber la pluie
Pour la garder, sous mon refuge
Quarante jours, quarante nuits

Un p'tit coin d'parapluie
Contre un coin d'paradis
Elle avait quelque chos' d'un ange
Un p'tit coin d'paradis
Contre un coin d'parapluie
Je n'perdais pas au chang', pardi

Mais bêtement, même en orage
Les routes vont vers des pays
Bientôt le sien fit un barrage
A l'horizon de ma folie
Il a fallu qu'elle me quitte
Après m'avoir dit grand merci
Et je l'ai vue toute petite
Partir gaiement vers mon oubli

Un p'tit coin d'parapluie
Contre un coin d'paradis
Elle avait quelque chos' d'un ange
Un p'tit coin d'paradis
Contre un coin d'parapluie
Je n'perdais pas au chang', pardi

mercredi 17 août 2011

Marines


Au détour du silence, égérie de blancheur,
Chant qui porte en écho le spectre des sirènes
Tu sembles un oiseau perdu dans les hauteurs
Du soir, captif du vide et du ciel qui t’entraînent.

Est-ce la mort, toujours, dans son manoir inquiet
Qui plaît à ta splendeur? Dans l'or de ton visage
Je vois un au-delà comme une mer au pied
D'un trône sans royaume aux tréfonds des nuages.

Et la barque sans voile au soleil finissant
Qui chaque nuit t'emporte auprès des multitudes
D’étoiles pâles et blondes aux feux glaçants

Dérivera toujours, bercée par le prélude
D'un pianiste fantôme, étrange mendiant,
Qui joue la mélodie de ton cœur gémissant.



Émeraude de mer polie dans les entrailles
Du lointain océan sous le grand chapiteau
De cette immense église, entourée de murailles
Obscures, ta lueur froide orne ce linteau

De pâle solitude. Oubliée des navires
Te survolant comme une épave de jadis
A la vierge mâture, un visage au sourire
D'enfant, dors au secret de ton noir paradis

Que la vague profonde emporte au fond des rêves
D'un marin solitaire errant de port en port,
N'ayant pour seul ami que le vent qui l’enlève

Et quand descend le soir sur les eaux trempées d'or
Il songe à ta beauté d'ange mélancolique,
bercé par les regrets d'une valse tragique.


mardi 26 juillet 2011

« Le testament » de Brassens

 

Cette chanson du grand Georges évoque comme son nom l’indique, la disparition de son auteur, tout comme sa superbe « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Mais chez Brassens point de sanglot,s de marche funèbre, de cortège de pleureuses, de lamentations, de communiqués faussement éplorés de l’Elysée et de Matignon écrits à la va-vite par une obscure secrétaire. Au contraire le thème de la mort est l’occasion pour notre sympathique troubadour de laisser le champ libre à sa fantaisie pleine de tendresse et d’humour, ce qui lui permet par la même d’atteindre une expression d’émotion contenue, toute personnelle et poétique, ce qui est la marque des grands.

Ce testament lyrique d’un de nos moustachus préférés (après Staline et Hitler bien-sûr, mais ces derniers étaient quand même moins doués à la guitare, ainsi par exemple le débonnaire Géorgien s’intéressait davantage à l’orgue de barbarie…) évoque avec nostalgie ses dernières heures sur Terre avant le grand voyage, et, fidèle à son image de mauvais élève au grand cœur, se montre joueur avec « la camarde », voire un peu tricheur, en évoquant « la tombe buissonnière » pour profiter encore un peu des délices de la vie charnelle, notamment au contact des jolies mortelles peu farouches, telle la Cendrillon de « la chasse aux papillons ».

Le chanteur évoque également de façon touchante sa compagne à qui il souhaite de rencontrer un autre mari, un peu à son image, et Brassens nous précise bien que l’homme en question aura tous les droits, comme jouir de ses biens personnels, sauf bien entendu de… faire du mal à ses chats !
Et oui, Brassens, l’amoureux fou des petits félins (et ce n’est pas moi qui le lui reprochera), jure de venir hanter le rascal qui osera leur faire des misères.
Bon, dit comme cela ce n’est pas très effrayant… en effet le fantôme d’un paisible moustachu armé d’une guitare et d’une pipe ne risque pas d’effrayer grand monde (à part peut-être les amateurs de musiques de merde rap et autres courants pitoyables plus modernes), mais justement, l’autre nuit, quelques heures après que j’eus refusé à mon chat les bouchées de thon qu’il me réclamait désespérément (même si sa gamelle est pleine il suffit d’ouvrir une boite de thon salé devant lui pour le rendre fou, et oui, je sais, ce que je raconte est absolument passionnant). Donc disais-je, avant cette digression d’un haut intérêt philosophique, je prenais quelque repos amplement mérité lorsque, dans mon sommeil, je crus entendre une voix d’homme susurrer à mon oreille du … Carla Bruni (certains ici parleront de truisme car « Carla Bruni » et « crier » dans la même phrase tiennent davantage de la science-fiction que de l’objectivité) en s’accompagnant de la guitare. Cela donnait à peu près ceci : ♫ Pom popom popom… Quelqu’un m’a dit ♪… pom popom popom ♫… Raphaël, quatre consonnes et trois voyelles ♫… pom popom popom… Je suis le plus beau du quartier ♪… c’était atroce ! Croyez-moi il faut faire attention à ne pas contrarier nos amis à vibrisses !

  L'inverse n'est pas tellement mieux d'ailleurs...

Le chanteur conclut son texte par ces mots « me v’la dans la fosse commune, la fosse commune du temps »  comme si son destin était d’être oublié ainsi qu’un vulgaire Justin Bieber, mais je gage qu’il lui reste encore de nombreuses années d’immortalité…

Je serai triste comme un saule
Quand le Dieu qui partout me suit
Me dira, la main sur l'épaule:
"Va-t'en voir là-haut si j'y suis."
Alors, du ciel et de la terre
Il me faudra faire mon deuil...
Est-il encore debout le chêne
Ou le sapin de mon cercueil?

S'il faut aller au cimetière,
Je prendrai le chemin le plus long,
Je ferai la tombe buissonnière,
Je quitterai la vie à reculons...
Tant pis si les croque-morts me grondent,
Tant pis s'ils me croient fou à lier,
Je veux partir pour l'autre monde
Par le chemin des écoliers.

Avant d'aller conter fleurette
Aux belles âmes des damnées,
Je rêve d'encore une amourette,
Je rêve d'encore m'enjuponner...
Encore une fois dire: "Je t'aime"...
Encore une fois perdre le nord
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts.

Dieu veuille que ma veuve s'alarme
En enterrant son compagnon,
Et que pour lui faire verser des larmes
Il n'y ait pas besoin d'oignon...
Qu'elle prenne en secondes noces
Un époux de mon acabit:
Il pourra profiter de mes bottes,
Et de mes pantouflee et de mes habits.

Qu'il boive mon vin, qu'il aime ma femme,
Qu'il fume ma pipe et mon tabac,
Mais que jamais - mort de mon âme! -
Jamais il ne fouette mes chats...
Quoique je n'aie pas un atome,
Une ombre de méchanceté,
S'il fouette mes chats, y'a un fantôme
Qui viendra le persécuter.

Ici-gît une feuille morte,
Ici finit mon testament...
On a marque dessus ma porte:
"Fermé pour cause d'enterrement."
J'ai quitté la vie sans rancune,
J'aurai plus jamais mal aux dents:
Me voilà dans la fosse commune,
La fosse commune du temps.

PS : la solution à l’énigme de l'article précédent...

lundi 4 juillet 2011

“Shine a light” des Rolling Stones (la chanson hein, pas le film!)


Cela peut sembler étrange aux quelques âmes égarées par erreur sur ce blog (et qui se comptent généralement sur les doigts d'une seule main, voire sur un doigt tout court) de trouver dans cette section dite poétique quelque chose ayant un quelconque rapport avec un groupe dont le nom, à sa grande époque, faisait davantage penser aux orgies, aux seringues, à la poudre et aux albums truffés de références salaces, qu'aux recueils mélancoliques inspirés par une muse solitaire et rêveuse. La muse personnelle des Stones étant plutôt du genre à se retrouver inconsciente et à demi nue au fond d'une loge crasseuse, le nez plongé dans un cendrier rempli à ras-bord d'une substance plus que douteuse...
C'est toutefois oublier que le tandem Jagger/Richards était capable de véritables perles dignes de figurer dans une anthologie de la chanson, en témoignent quelques merveilles comme « Wild horses », « You can't always get what you want », « Ruby Tuesday », « Sister morphine », « Salt of the earth »... et qu'il ne faut pas se fier à leurs dégaines de mauvais garçons (enfin il y a quarante ans, parce que maintenant il n'existe plus guère de parents terrorisés par cette fameuse question : "laisseriez-vous votre fille sortir avec un Rolling Stones ?" : Oui à condition qu'ils soient rentrés à six heures pour prendre leurs cachets et leur tisane!).
« Shine a light » représente, je dirais, une œuvre à part dans l’œuvre stonienne. Elle apparaît dans le double album « Exile on Main st » de 1972 que beaucoup considèrent comme le plus grand album du groupe. Cette chanson évoque l'ordure et la grâce et semble influencée par le style gospel, une référence parmi d'autres pour les Stones, fascinés par la musique américaine (et on les comprend). J'y vois également une réponse à « Let it be » des Beatles, sortie deux ans auparavant, tant par le thème que par la musique, mais ce serait faire injure à cette composition que de n'y voir qu'une copie...

Les paroles mettent en scène un jeune homme (que beaucoup assimilent au guitariste Brian Jones) décrit comme une épave, mais pour lequel le narrateur demande la compassion divine, d’où l'image du Seigneur faisant resplendir une lumière sur cette âme perdue. Magnifique prière d'un lyrisme décadent, hideuse et sublime à la fois (je pense parfois au Dorian Gray de Wilde en l’écoutant) et dont voici les paroles originales :

Saw you stretched out in Room Ten O Nine
With a smile on your face and a tear right in your eye.
Oh, couldn't see to get a line on you, my sweet honey lover
Berber jewelry jangling down the street,
Making bloodshot eyes at every woman that you meet.
Could not seem to get a high on you, my sweet honey love.
May the good Lord shine a light on you,
Make every song your favorite tune.
May the good Lord shine a light on you,
Warm like the evening sun.
When you're drunk in the alley, baby, with your clothes all torn
And your late night friends leave you in the cold gray dawn.
Just seemed too many flies on you, I just can't brush them off.
Angels beating all their wings in time,
With smiles on their faces and a gleam right in their eyes.
Whoa, thought I heard one sigh for you,
Come on up, come on up, now, come on up now.
May the good Lord shine a light on you,
Make every song you sing your favorite tune.
May the good Lord shine a light on you,
Warm like the evening sun.


  
- Hein, quoi Keith???
- J'ai dit "Hé Mick, j'ai l'impression que l'auteur il se fout de not'gueule là!"

samedi 18 juin 2011

Les chats de Charlot

Comment un obsédé pervers authentique amoureux des chats peut-il passer sous silence les pièces admirables que Baudelaire a consacrées à ces éternelles et fascinantes créatures?
Elles sont au nombre de trois dans les Fleurs du mal, et, fait intéressant, elles appartiennent toutes à la section Spleen et Idéal qui contient également les poèmes associés à Jeanne Duval (la Vénus noire), Madame Sabatier (la madone), et Marie Daubrun (qui préféra finalement Banville à notre ami Charlot, ce qui revient quelque peu à délaisser Brel pour Grand Corps Malade, mais nous nous éloignons du sujet...).
C'est ainsi que le chat, pour Dieu Baudelaire, est bien plus qu'un animal de compagnie ou une source d'inspiration, mais une incarnation de tout ce qui le séduit chez la femme : beauté, mystère, indolence, cruauté, délicatesse, raffinement, souplesse, grâce, musicalité de la voix, bref féminité...
D'ailleurs la femme, pour Baudelaire est bien plus qu'une compagne, elle représente surtout un but mystique, inatteignable de par sa pureté, ce qui renvoie à l'amour courtois des chevaliers de naguère pour une dame considérée davantage comme un ange que comme une mortelle imparfaite. Mais elle est également synonyme de passion, de sensualité, de joie de descendre, et s'apparente véritablement à un antidote charnel contre l'Ennui d'ici-bas, le célèbre « ennemi » baudelairien, et le spleen qu'il induit.
Ainsi il n'est guère étonnant que Charlot emploie, pour décrire le majestueux Felis Catus les mots et les images que l'on adresserait à une jeune fille tant ces deux êtres, le chat et la femme, sont pour Baudelaire des drogues, des paradis artificiels destinés à lui faire oublier « l'horreur de la Vie »...

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.


Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases ;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux !

II
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales
Qui me contemplent fixement.


Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit ; son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Le genre de félin qui aurait inspiré Baudelaire