dimanche 3 février 2013

Élémentaire mon cher Watson !


Quand nous arrivâmes, Holmes et moi, sur les lieux du crime, un modeste appartement parisien situé dans un quartier que l'on pourrait qualifier de bourgeois, nous fûmes immédiatement surpris par le nombre de policiers affairés autour du corps gisant sur le parquet du salon, si bien que nous ne pouvions a peine le discerner.

- Tiens, tiens, me déclara mon compagnon, la pauvre victime a l'air d’être une personnalité des plus en vue. Cette affaire serait-elle d'une importance capitale ?
- Vous ne croyez pas si bien dire, monsieur Holmes, fit une voix familière derrière nous.

Nous nous retournâmes sur le champ. L'inspecteur Lestrade, notre vieille connaissance, s’avança vers nous en nous tendant la main.

- Lestrade! Je ne savais pas que vous aviez rejoint la police française! dit Holmes sur un ton narquois.
- Détrompez-vous Holmes, je travaille toujours pour Scotland Yard qui m'a dépêché ici pour prêter main forte aux policiers français, vu la gravité des faits. Il semblerait que les continentaux soient incapables de résoudre une affaire sans notre concours!

Holmes bourra sa pipe en silence, et l'alluma, avant de poursuivre :

- Je vois, mon cher Lestrade, que votre séjour parisien ne se passe pas sans désagrément. Mais ne pensez-vous pas qu'il y a une autre alternative que le Vélib pour vous rendre sur les lieux de votre enquête?

Lestrade ne put cacher son profond étonnement :

- Voyons Holmes, comment savez-vous que j'ai pris un de ces fichus Vélib? Vous m'avez vu dans la rue?
- Pas du tout, répondit mon ami en souriant, mais j'ai noté que vous étiez arrivé assez tard sur les lieux du crime, d’après votre appel téléphonique, alors que visiblement ces policiers sont ici depuis plusieurs heures. Comme votre ponctualité est légendaire, j'en conclue que cela est plutôt dû à un problème de déplacement. Comme je connais votre horreur des transports collectifs, je subodore que vous avez d'abord essayé de trouver un taxi parisien, mais que vous n'avez pas réussi, du fait de la grève qui touche en ce moment cette profession. Devant cet échec vous avez finalement consenti, de guerre lasse, à prendre le métropolitain, mais la malchance a voulu que, comme vous n'avez pas votre langue dans votre poche, vous soyez entré en conflit avec l'une des multiples bandes de racailles venues de banlieue qui pullulent dans ce lieu et importunent les passagers. Les nombreux crachats sur votre manteau, et les traces de coup sur votre visage en attestent. Dégoûté vous avez alors cherché un autre moyen de transport, et vous avez donc tenté votre chance avec un Vélib, ou plutôt deux ou trois, le temps de trouver un engin en état de marche parmi les nombreux exemplaires défectueux, ce qui vous a fait perdre encore plus de temps, mais malheureusement pour vous, encore une fois, vous avez eu un accident, vraisemblablement avec un chauffard parisien sans doute rendu fou par les multiples bouchons provoqués par les couloirs de bus que Delanoë a cru bon de multiplier. En effet vous boitez mon cher. Sachant tout cela je ne peux que vous conseiller de marcher. Paris n'est pas une ville très étendue, et c'est sans doute le meilleur moyen d’éviter nombre de désagréments!
- Mffff... je vois que l'on ne peut rien vous cacher, monsieur Holmes, mais occupons-nous de notre affaire voulez-vous? Nous dit-il en nous montrant le cadavre du doigt.

Il s'agissait d'une vieille femme à la toilette fort digne et soignée, mais qui semblait avoir connu des jours meilleurs. La malheureuse gisait sur le ventre, au milieu de la pièce, mais aucune trace de sang n’était visible.

- D’après les informations que nous avons pu recueillir, cette femme avait pour nom de famille Langue et pour prénom Française. Elle est âgée de plusieurs centaines d’années d’après sa carte d’identité, possède de nombreux parents en Europe, dont plusieurs sœurs qui ont pour prénoms Espagnole, Italienne, ou Portugaise. Ses parents, aujourd'hui décédés, avaient pour prénoms Latin et Hélène (Logos de son nom de jeune fille). Elle aurait plusieurs descendants, dont un certain Franglais, son fils naturel né de père inconnu, un petit voyou qui fréquente des individus douteux, et qui entretenait avec sa mère des rapports plus que conflictuels. Autant vous le dire, Holmes, c'est notre suspect numéro un!
- Je vois, fit simplement Holmes, pensif. Que dit le rapport du médecin-légiste?
- Madame Langue a été assassinée par un instrument contondant ayant violemment heurté la partie postérieure de son crâne, sans doute avec cet extincteur que vous voyez là, sur le sol, comme dans la chanson de Gainsbourg, ce qui renforce nos soupçons contre le dénommé Franglais, ce dernier étant d’après no sources un grand admirateur du musicien français.
- Intéressant, répondit Holmes en sortant sa loupe afin d'examiner plus attentivement le cadavre.
- Mais je ne vous ai pas encore parlé de ceci, ajouta Lestrade sur un ton théâtral, regardez!

L'inspecteur nous tendit triomphalement une simple feuille de papier.

- Nous l'avons trouvée sur le corps. Lisez-là, l'assassin a clairement voulu signer son “œuvre”!

Holmes et moi nous penchâmes sur le message visiblement griffonné à la hâte, et qui était rédigé en ces termes :

“Enfin la vieille ne protestera plus! Elle s'est bien débattu face à moi, la garce, mais j'ai réussi à la neutralisé après un long combat et je l'ai ainsi tué après qu'elle ait été réduite à l'impuissance! Il y a donc un obstacle de moins pour le succès de ma mission qui est, en tant que phare de la pensée, en tant qu'intellectuel vivant, d’éclairer les pauvres âmes égarées, de leur apporter la Vérité! Il y a encore beaucoup à faire, mais moi et mes confrères, qui sommes les piliers de la démocratie, et sans qui rien n'est possible, saurons faire triompher le progrès! Nous aurons bien mérité la générosité de l’État”

- De toute évidence, Holmes, il s'agit d'un détraqué, d'un malade, commentai-je. L'auteur de ce meurtre sordide est vraisemblablement un déséquilibré!
- Sans doute Watson, me répondit Holmes, l'air évasif, sans doute, mais malade ou pas, ce message anonyme comporte quelques éléments intéressants. Notez tout d'abord, Watson, les fautes qui parsèment le texte. Par exemple la confusion entre l'infinitif et le participe passé, l'utilisation du subjonctif après “après que”... tout ceci trahit un esprit peu scrupuleux avec la syntaxe. Vous pouvez également remarquer que l'homme en question – s'il s'agit bien d'un homme – se considère en quelque sorte comme un individu très important, supérieur, le centre du monde en quelque sorte. Il se voit comme devant remplir une mission. Il s'agit typiquement du genre d'individu prêt à faire la morale à tout le monde, persuadé qu'il est de détenir la Vérité! Bref il y a de fortes chances que le meurtrier soit ce que l'on appelle un bobo, ou tout du moins fréquente le monde des bobos. De plus l'homme est, nous le savons évidemment, capable de tuer sans remord, et est sans doute agressif de nature à en juger par l'utilisation de certains mots comme “garce”.
- Un individu violent se prenant pour le centre du monde, croyant détenir la Vérité et prêt à donner des leçons de morale à tout le monde... Bertrand Cantat? Gérard Miller ? hasardai-je.
- Il y a de l’idée dans ce que vous dites, Watson, fit Holmes en bourrant de nouveau sa pipe, mais permettez-moi d’émettre quelques réserves. En effet si Bertrand Cantat est une ordure violente – et il faut en être une pour commettre un tel forfait – et un donneur de leçon particulièrement irritant, il se trouve qu'il reste l'un des rares bobos à être plutôt en bons termes avec cette Langue Française, et je ne l'imagine pas lui porter préjudice. Quant à Gérard Miller, s'il s'agit effectivement d'un petit roquet insupportable, moralisateur jusqu’à la nausée, résistant de salon, et persuadé d’être du coté du Bien, il se trouve qu'il a plutôt le profil d'un lâche incapable d'agir, et prêt à se dissimuler dans le premier terrier venu s'il faut en venir aux mains. Dans ces conditions je le vois mal perpétrer un tel acte. En bref, et si je devais être un peu vulgaire, Watson, je dirais que Gérard Miller n'a pas les... disons... couilles nécessaires.
- Oui, je crois que vous avez raison Holmes, mais alors quoi? Un militant des jeunesses socialistes?
- Il est vrai que beaucoup d'entre eux sont prêts à faire subir à cette pauvre Langue Française les pires sévices. Le résultat d’années catastrophiques passées sur les bancs de l’Éducation Nationale. Ils sont de plus, pour beaucoup, particulièrement hautains dans leur délire, celui consistant à penser qu'eux seuls détiennent la Vérité et que les autres devraient dès lors être réduits au silence. C'est ainsi qu'il suffit de croiser un seul de ces jeunes socialistes pour douter immédiatement et absolument de l'existence de Dieu, attendu qu'un être parfait pourrait difficilement avoir façonné une créature aussi consternante et nuisible, ou alors un soir de cuite de compétition... mais je voudrais attirer votre attention sur trois points précis, Watson!
- Lesquels Holmes? répondis-je avec curiosité.

Je m’aperçus que Lestrade ne perdait pas un mot de notre conversation.

- Et bien tout d'abord, l'auteur du message affirme que la vieille femme s'est bien battue, or regardez autour de vous, le salon est intact, tout est à sa place. De plus j'ai observé attentivement le corps : à part le coup sur la tête il n'y a aucune trace de blessure. Tout porte en réalité à croire que la vieille dame a été attaquée par surprise et de dos. Autrement dit elle n'a pas dû opposer la moindre résistance, ce qui laisse penser que ce qui est écrit dans le message n'est pas conforme à la réalité. J'attire de plus votre attention, Watson, sur l'emploi du mot “confrère”, terme souvent employé par des individus appartenant à une catégorie professionnelle bien précise. Enfin, ladite profession semble bénéficier de cadeaux généreux de l’État, à en juger par la dernière phrase.
- Une profession bien précisé? Fis-je, quelque peu surpris
- Oui, Watson, vous ne voyez toujours pas? Je résume : nous avons affaire à un être prêt a massacrer une certaine Langue Française sans le moindre remord, vaniteux à l’excès et se prenant pour un penseur inestimable devant éclairer le bas peuple. Il a de plus pour manie de prendre beaucoup de libertés avec la réalité dans ses compte-rendus, a pour habitude d'appeler les autres personnes qui pratiquent son activité “confrères”, et dépend fortement de l’État”. Alors, Watson?

La lumière se fit subitement dans mon esprit :

- Un journaliste français! Nous écriâmes en chœur Lestrade et moi.

Holmes esquissa un petit sourire.

- Tout juste messieurs! Je ne vois guère qu'un journaliste français pour commettre un tel crime envers cette pauvre Langue Française, à, si vous me pardonnez l'expression, péter ainsi bien plus haut que son cul, à se prendre pour le centre du monde et le rempart de la démocratie, et à travestir ainsi la vérité. Avouez messieurs que notre champ de recherche s'est considérablement resserré!
- Mais, déclara Lestrade, un journaliste français ce n'est pas ça qui manque, il y en a partout!
- Précisément Lestrade! Les journalistes du type que j'ai décrit pullulent dans les rédactions des grands quotidiens comme Le Monde, Le Figaro, Libération et bien entendu l’Humanité, organes qui reçoivent, comme chacun sait, de généreuses subventions de l’État. Mais nous ne devons pas non plus négliger la presse télévisée et radiophonique. Sans oublier également internet, messieurs! Le sieur Edwy Plenel, du site Mediapart, me semble être un suspect de choix dans cette affaire! J'aimerais lui rendre une petite visite...
- Je vois Holmes. Beau travail, comme toujours, répondit Lestrade avec une légère grimace. Je vais informer mes hommes de vos conclusions.
- Merci Lestrade. Je crois que vous êtes allé un peu vite en besogne en soupçonnant ce pauvre Franglais... sauf si bien entendu celui-ci a des rapports avec la presse!
- Maintenant que j'y pense, Holmes, nous savons que Franglais effectue de nombreux petits boulots à droite et à gauche. Il est notamment pigiste pour un certain nombre de magazines culturels qui se veulent “dans le vent”, à commencer par “les Inrockuptibles”!
- "Les Inrockuptibles"! S’écria Holmes en lâchant sa pipe. Mon dieu Lestrade, songez que les journalistes qui travaillent pour ce magazine ont eu à subir Audrey Pulvar comme directrice de l’éditorial  Des individus capables de supporter Audrey Pulvar durant plusieurs mois sont prêts à tout, Lestrade, et surtout aux pires horreurs! Songez que beaucoup d'entre eux ont dû subir un véritable lavage de cerveaux pour être capables d'endurer pareille torture!
- Oui, Holmes, je crois que vous avez raison, lui rétorqua Lestrade, soucieux.
- Plus un mot! fit Holmes en remettant son manteau et en se dirigeant vers la porte. Nous devons nous rendre à la rédaction des « Inrocks » sans plus attendre! Qui sait quel mauvais coup ils sont peut-être en train de préparer...!

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